Ana-Belén Montero

Le projet artistique : de son idéal à sa réalisation

Art à l'école, CréativitéAna-Belén MONTEROComment

Aujourd’hui, je souhaiterais partager avec vous quelques expériences vécues ainsi que mes réflexions sur l’écart que l’on rencontre souvent entre l’idéal et la matérialisation d’un projet artistique.

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Je dois bien avouer que je constate cet écart dans chacune de mes créations personnelles mais c’est lors d’un atelier avec des enfants que j’ai vraiment compris l’importance de conscientiser ce ressenti.

Lors du projet artistique en question, il avait été convenu que les enfants construiraient ensemble une sculpture qui devait avoir certaines caractéristiques (dimensions, couleurs, etc). La réalisation finale correspondait au projet initial à l’exception de sa taille : était légèrement plus petite que celle initialement conçue. En constatant cela, certains enfants ont manifesté une certaine frustration. J’ai alors immédiatement réuni le groupe pour qu’ils puissent exprimer ce sentiment. Je voulais aussi qu’ils puissent comprendre qu’il s’agit là d’un sentiment – pas toujours agréable, j’en conviens - que les artistes connaissent bien…

En effet, même si certain.e.s artistes travaillent sans projet préalable, pour beaucoup d’autres, l’œuvre est tout d’abord un concept, une idée, qui prend forme dans leur imaginaire. L’idée devient progressivement un projet artistique nourri par l’image mentale idéale qui peut être « visuelle » (par ex., « je voudrais que ce soit comme ceci »), « sonore », « tactile », etc, ou « conceptuelle » (par ex., « je voudrais susciter cette réflexion/émotion/réaction…»).

Cette vision nous motive et on se met alors au travail. Le but est évidemment que l’œuvre réalisée réponde à l’idéal, qu’elle en soit la concrétisation. Mais là, on se trouve alors confronté.e.s au réel : les propriétés de la matière, les outils ainsi que nos propres capacités sont bien plus limités que notre imagination et cela concerne tous les artistes : cinéaste, écrivain.e, plasticien.ne, musicien.ne, etc !

De nombreuses limitations peuvent donc freiner un élan créatif ou rendre difficile l’accomplissement d’un projet artistique. Nous les explorerons dans un prochain article.

Il se peut que l’œuvre réalisée ne soit, aux yeux de son auteur.e, qu’un pâle reflet de son idéal de départ.

Lorsqu’on vit cette expérience, comment sublimer la frustration ? Comment s’en faire une alliée plutôt qu’une ennemie ?

Chacun.e trouve probablement sa méthode mais il me semble important de tout d’abord changer notre vision de la « réussite » et de l’« échec ». Ne sommes-nous pas impitoyables envers nous-mêmes quand nous nous considérons en situation d’échec, ce qui peut paralyser tout élan créatif ? Valoriser l’expérimentation, l’apprentissage et même, les tâtonnements, comme faisant partie du processus créatif au même titre que le résultat, est déjà un bon début ! Et chacun.e mène son processus artistique selon sa nature, son environnement, son caractère et ses objectifs.

Je reviens donc à la question de base : comment faire en sorte que la frustration devienne motivation ?

Certain.e.s composent avec la matière dans un dialogue créateur. Le résultat diverge du projet initial – si tant est qu’il y en avait un – et surprend ainsi l’artiste qui se nourrit d’un sentiment d’émerveillement. Motivé par l’envie de redécouvrir (la curiosité est une grande amie !) ou de se redécouvrir dans cet échange, l’artiste se remet au travail.

D’autres artistes tentent de suivre un projet préalablement conçu tout en étant parfaitement conscient.e.s de l’impossibilité de répondre totalement et parfaitement à leur idéal. Elles et ils assument l’écart entre les deux et puisent leur motivation dans leur foi en leurs capacités à atteindre cet idéal lors d’une future tentative, fort.e.s de l’enseignement acquis.

En guise de conclusion, je vous raconte une anecdote : lors d’un stage avec le céramiste anglais Steve Mattisson, je lui avais montré une des pièces que je venais de terminer, en lui disant qu’elle n’était pas parfaite. Il a ri et a répliqué : « Heureusement qu’elle n’est pas parfaite ! Si elle l’était, pourquoi voudrais-tu refaire une autre pièce ? Ce serait la fin de tout ! ». Je ne l’ai jamais oublié !

N’hésitez pas à réagir, à commenter, à partager vos expériences. C’est toujours un plaisir de vous lire. A bientôt !